" J'ai toujours raté mes suicides.
J'ai toujours tout raté, pour être exact: ma vie comme mes suicides.
Ce qui est cruel, dans mon cas, c'est que je m'en rend compte.
Nous sommes des milliers sur terre à manquer de force, d'esprit, de beauté ou de chance; or, ce qui fait ma malheureuse singularité, c'est que j'en suis conscient.
Tous les dons m'auront été épargnés sauf la lucidité.
Rater ma vie, soit... Mais rater mes suicides !
J'ai honte de moi.
Incapable d'entrer dans la vie et pas fichu d'en sortir, je me suis inutile, je ne me dois rien.
Il est temps d'insuffler un peu de volonté à mon destin. La vie, j'en ai hérité: la mort je me la donnerai !
Voilà ce que je me disais, ce matin là, en regardant le précipice qui s'ouvrait sous mes pieds.
Si loin que portait mes yeux, ce n'était que ravins, crevasses, pointes rocheuses poignardant les arbustes et plus bas, un moutonnement d'eaux immense, furieux, chaotique, comme un défi à l'immobile.
J'allais pouvoir gagner un peu d'estime de moi même en me tuant.
Jusqu'à ce jour mon existence ne m'avait rien du: j'avais été conçu par négligence, j'étais né par explusion , j'avais grandi par programmation génétique...bref, je m'étais subi.
Par trois fois j'avais tenté de reprendre le contrôle et par trois fois les objets m'avaient trahis: la corde où je souhaitais me pendre avait rompu sous mon poid, les somnifères s'étaient révélés des pilules placebos et la bâche d'un camion m'avait reçu douillètement malgré cinq étages de chute.
Ici j'allais pouvoir m'épanouir, la quatrième fois serait la bonne.
La falaise de Palomba Sol était réputée pour ses suicides. Pointue, excessive, surplombant les flots rageurs de 199mètres, elle offrait aux corps qui s'y jetaient au moins trois occasions très sûres de devenir des cadavres: soit les excroissances pierreuses les embrochaient sur leurs pics, soit les récifs les éclataient en milles morceaux, soit le choc de la réception sur l'eau les assommait en leur garantissant une noyade sans douleur.
Depuis des millénaires on ne s'y ratait pas.
J'y venait plein d'espoir. Je humais l'air avant de m'élancer.
Le suicide, c'est comme le parachutisme, le premier saut reste le meilleur. La répétition émousse les émotions, la récidive blase.
Ce matin là je n'avais même plus peur. Il faisait un temps parfait.Ciel pur. Vent violent. Le vide m'attirait comme deux bras ouverts. J'allais sauter.
Je me blâmais d'être si calme.
Pourquoi réagir en dégouté alors que cette fois ci serait la bonne ?
Du nerf ! De l'entrain ! De la violence ! De l'effroi ! Que mon dernier sentiment soit au moins un sentiment ! "